Alain BERENBOOM

Cher Alain Berenboom,

          Avec Le Soupçon ordinaire, vous avez écrit un roman intelligent, engagé et brillant qui m’a ravi. Votre éditeur annonce votre livre « comme un roman à suspense, politique et profondément humain qui se lit avec le plaisir d’un excellent polar » : ces quelques mots résument à merveille un texte courageux et très subtil.

          Sans avoir l’air d’y toucher et avec un humour délicieux, vous dénoncez la déshumanisation de notre société, centrée sur ses égoïsmes qui la conduisent vers l’absurde, le déni et la destruction de l’autre. Même si elle se déroule en 2060, votre histoire semble si proche de nous, si réelle. Il vous a suffi de pousser doucement le curseur d’un aujourd’hui sans espoir pour peindre un demain cataclysmique où la peur de l’autre, le rejet de la différence et l’absence d’ouverture ont construit une société qui, sous des apparences proprettes, retrouve la haine, la persécution, la délation et le mal.

          Max Weingarten, votre héros, est un nouveau Monsieur Optimiste, « un brave commerçant » à qui rien de fâcheux ne devrait arriver tant son existence est réglée comme du papier à musique. Un homme, cependant, à qui la police découvre des origines juives à une époque où la religion juive a été interdite et où l’État d’Israël a cessé d’exister. Les ennuis de Max, victime du passé de sa famille, peuvent commencer. Votre critique est sévère, vos mots sont engagés et courageux, vos personnages savoureux, votre humanisme réjouissant. Benjamin Netanyahou, « l’abominable dirigeant israélien » a conduit Israël, faiseur de guerres et de chaos, à disparaître, les extrémistes ont entraîné avec eux tout un peuple à la dérive. En 2060, les Juifs, où que ce soit dans le monde, subissent un nouvel exil et se retrouvent confrontés aux persécutions d’un autre âge.

          Max est entraîné dans un cauchemar kafkaïen, pris dans le rouleau compresseur d’un procès à charge, abandonné par les siens envahis par la peur. Votre livre, remarquablement construit, a la précision d’une horloge suisse, chaque événement y est relié à un autre qui l’éclaire. Derrière votre pamphlet humaniste, se cache une redoutable histoire qui conduira Max aux enfers. Le roman d’un joueur d’échecs qui calcule ses coups avec précision et qui anticipe joyeusement les attentes du lecteur pour le déstabiliser davantage. Un thriller profondément contemporain qui montre, au temps des réseaux sociaux, comment une réputation et une existence peuvent être détruites dès qu’elles sont placées dans l’ombre de soupçons ordinaires.

          Et, pourtant, même si nous assistons avec effroi à une vie qui se défait, demeure en nous une atmosphère légère, celle que tisse votre humour omniprésent, un humour du désespoir qui réussit à faire sourire du malheur lui-même. Un roman très bruxellois, parfumé à la gueuze grenadine, un roman souriant, mais surtout un livre à vivre entre chaque ligne, entre chaque mot pour reconstruire, au-delà du mal et de la haine, cette tendresse qui nous relie et qui nous offre de nous reconnaître, non pas comme des ennemis, mais comme des frères humains.

          Merci, cher Alain, de nous rappeler qu’il est plus important de nous rencontrer que de nous fuir. Plutôt que de chercher un refuge sur Mars, les damnés de la Terre pourraient ainsi trouver tout près de chez eux des lieux où ensemencer le bonheur et la paix.

 

Frank Andriat

Alain Berenboom, Le soupçon ordinaire, Éditions Kennes, 2026.

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